2010

ART icle

Court métrage de Zoé Guillot

NOTE D’INTENTION :

Capter le cirque, c’est lui amputer sa respiration. C’est changer l’art en produit, quelle que soit la création audiovisuelle et les efforts faits pour lui rester fidèle. On passe de la quête humaine à la recherche du meilleur angle, de la plus belle image, du montage le plus rythmé _ pour répondre aux attentes, combler l’ennuie de celui qui est assis face à un écran et non aux bords d’une scène.

Le spectateur n’est pas le même. Prés des planches, il est tolérent, patient, curieux. Il devient plus exigent lorsque le contact disparaît : il n’est plus avec l’humain, mais avec son image, sa prouesse. Il s’attends à voir le meilleur, quelque chose de beau et de grandiose, de « Réussit ». Il ne serre plus les dents pour le doute où le circassien raterait son numéro, ne transpire pas avec lui : il est assis, seul, face à une avalanche d’images lointaines qu’il sait montées pour lui. C’est cette incertitude qui donne sa saveur au cirque, et que le cinéma évapore.

Qui, en voyant une vidéo, se demande "Va-t-il réussir ?". On sait d’avance que ça sera le cas, puisqu’on a osé "poster" la vidéo. On n’est plus dans la transpiration, dans la retenue de la respiration. Tout est éloigné, mis en abime, relayé.

D’où tous les textes, à la fin : il n’avait pas de noir, pas de silence. Il n’avait qu’absence de lumière et de bruit. Un cadre noir et silencieux, ce n’est pas la fin d’un numéro, mais une simple transition. On n’entend pas le souffle qui retombe, le public qui reprends ses esprits, éblouie. Il ne reste que les modulations sonores qui s’arrêtent, brutalement. On perds toute la fragilité et la beauté du noir. La fragilité de cette musique : au cirque, tout est musique : la jongle, de par ses mouvements (comme j’ai tenté de le monter à un moment donné), mais aussi et surtout une musique intérieure, sans images, sans sons : celle, imperceptible, de la conscience tant des limites humaines, physiques, que de son dépassement. Ca sent presque l’espoir, le cirque. La foi, c’est quasi religieux cette atmosphère où l’on place toute notre confiance dans celui qui s’expose.

C’est un peu complexe, mais c’était mon défit. Remettre le cinéma à sa place : une boîte. Et le cirque dans son contexte : vivant...

Lorsque l’on filme le monde du spectacle, le regard se porte sur le fond, et non la forme. L’identité audiovisuelle disparaît sous celle de l’artiste filmé. Il faut voir, tout, dans son ensemble. Cadres larges, plan séquences, etc. C’est de la reconstitution, non de la création. Or c’est tout ce que le cinéma peut apporter au cirque : un regard. Un emplacement. Une proximité.

J’ai trouvé ça assez paradoxale, finalement, que l’on semble attendre de moi que je reste fidèle à ce qui se tramait devant moi, mais que je n’en garde que le meilleur. Je devenais un outil, en quelques sortes, alors que j’avais la possibilité, à travers mes choix, de faire une sorte de « spectacle du spectacle ». C’est ce que tente d’amener la fin. Par ses effets en surnombre et son montage à la va-vite : le cinéma reste le cinéma. Soumis à sa forme, inconciliable avec celle du cirque : on ne peut pas peindre en blanc un mur noir et perçevoir encore les deux couleurs. Soit on évince le circassien par la seule beauté d’une image, soit on lui rend honneur en s’effacant.

Zoé Guillot

Reportage de la TV Web Mativi


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